Société

Grand remplacement... Lequel ?

Crédits (photographie) | © 2021 - Piccini da Todi GS (tous droits réservés). Le grand remplacement (illustration).

De chaque côté de l'Atlantique, les loups fatigués hurlent ensemble et c'est si commode. L'homme blanc serait en train de disparaître (sic). Pour la première fois aux États-Unis depuis 1790, la population caucasienne diminuerait effectivement, selon le recensement de 2020.

Blanche occidentalité

Il n'en fallait pas plus pour que tous les suprémacistes blancs battent le rappel. En France et sur la même thématique, le polémiste Éric Zemmour louvoie et prospère, continuant d’inquiéter les sondages, accentuant le désarroi des grands maîtres de la bien-pensance. Pourtant, si grand remplacement il y a, ce ne sont pas les migrants qui constituent la pire menace. L’homme sentient, critique, est sans aucun doute en péril. Parce que dans un élan avide de connectivité, facilité et couardise, il délègue tous les jours un peu plus le fonctionnement de son intelligence à une minorité. Outre l’esprit rebelle désamorcé pour ne pas dire dilué sur les réseaux sociaux, confortablement engoncés dans l’anonymat, nous laissons la virtualisation grandissante de nos responsabilités, engendrer une nouvelle forme de société élitiste et décidément, toujours plus lâche.

Réagir

Mais comment ? En laissant encore plus d’apprentis sorciers déterminer la façon dont l’alchimie des flux vitaux devrait irriguer toutes les veines de nos vies quotidiennes, sans se demander une seule seconde s’ils en avaient tout simplement le droit. Pour qui ? Pourquoi ? Les impératifs de la technicité n’expliquent et ne justifient pas tout. La rétention d’informations, la manipulation de la réalité factuelle en perceptions labelisées donc viabilisées voire fausses, la superposition brutale de critères libertaires outrageusement opportunistes sur des valeurs et des cultures millénaires, le tout-gratuit illusoire et l’homme-produit, la mise à jour perpétuelle… ce serait donc cela le mythe du village planétaire ? Mais qu’avons-nous laissé faire ? Durant la crise du Covid19, la sérendipité en avait déjà pris un coup, mais c’est bel et bien une souricière infernale, que la binarisation de nos vies continue de façonner. Nous sommes devenus des hamsters, galopant hystériquement dans une cage, dont on agence les grilles en fonction du crédit que l’on veut bien nous accorder.

Pourtant, l’Internet authentiquement révolutionnaire nous promettait un avenir s’affranchissant des frontières, des carcans, des plafonds de verre, libérant le talent d'où qu'il vienne. C’est à présent l’exact contraire qui se produit. Peu importe ! La messe est dite, en latin s’il-vous-plaît. Un latin réformé, algorithmique, que le bon peuple ne comprendra pas, ou de moins en moins, tout affairé qu’il est à scénariser, à théâtraliser sa vie sur tous les écrans du monde.

Prenons garde toutefois, à ne pas tout confondre. Une technologie en soi reste neutre. Tout dépend de l’utilisation que l’on peut en avoir. Internet n’a pas plus créé d’emploi qu’il n’en a détruit, une réalité qui s’appliquera de la même manière à l’intelligence artificielle... qui vient. Sous le joug d’un néo-libéralisme d’une prédation sans aucune limite, l’Internet actuel a simplement transformé de nombreux métiers essentiels à la survie d’une civilisation, en les réduisant en une quinzaine d’années tout au plus en une succession de tâches automatiques. Ce qui eut pour effet de vider de sa substance l’idée même que l’on peut se faire… de la vocation. Des pans entiers de l’économie « sensée » se sont effondrés. Tout cela n’est en fait que la digestion corrosive, orientée, oligarchique et laide du nouveau léviathan. Une dérive brutale, qui s’ajoute à bien d’autres. Les moules d’intégration conçus par des esprits appauvris et arrogants, par effet domino, se répercutent les uns sur les autres, s’imbriquent mécaniquement et constituent un maillage toujours plus ténu, de plus en plus conditionnant. Ce filet numérique, ce parasitage d’une magnitude jamais vue, semble avoir pris tout le monde de court… et pourtant.

Désorientation et sélection pernicieuse

Ce spencérisme numérique qui ne se pratique qu’à l’aveugle, impose un tout autre rythme, impossible à tenir sur le moyen terme. Il est avant tout symptomatique d’un vide abyssal de sens existentiel profond, de l’absence d’une réglementation éthique et politique proportionnée et suffisamment réactive de la part d’états-nation désorientés. Il n’est que la continuité d’une avidité que rien, ni personne, ne tente vraiment de réguler. Ce décalage se retrouve dans tous les autres domaines. La lutte contre le réchauffement climatique en est un exemple. Mais il est surtout révélateur de l’agonisante volonté des dirigeants, à s’opposer fermement à cette hémorragie du sens, du sacré, qui s’amplifie sans cesse. Non, ce ne sont pas les méchants migrants qui poussent les occidentaux à faire moins d’enfants. Ce ne sont pas ces supposés nouveaux barbares dans leur majorité, qui pousseraient les jeunes générations de la société postmoderne, à devenir les junkies incontrôlables de réseaux sociaux ou de jeux vidéo, eux-mêmes furieusement libertaires et irresponsables. Nous avons laissé pulluler les drogués de l’amour de soi et de la haine de l’autre… Ce ne fut là, que l’un des actes finaux du solide ancrage d’une sous-culture médiane, individualiste et excessive en tout.

Nous sommes en déclin, parce que nous sommes si dramatiquement fragmentés, uniformisés puis dépouillés de notre vie privée, de nos aspirations légitimes à la décence et au choix éclairé, de nos espoirs et droits les plus fondamentaux. Parce que nous ne sommes plus humains. Nous ne serions plus que des avatars évalués et jugés en permanence, pulsions binaires instantanément absorbées, monétisées, par une nouvelle caste seigneuriale, qui ne se fortifie que grâce à une prise de pouvoir foudroyante, à une dérégulation et un lobbyisme virulents. Si ce déclin s’apparente désormais à une chute libre (en tout cas son ressenti), c’est parce qu’impuissants, nous refusons d’admettre que nous payons déjà massivement les erreurs du passé faites par nos ainé(e)s, à peine une ou deux générations en amont, et que nous payons celles que nous venons tout juste de commettre. On appelle cela, le mur intangible de la causalité. L’Internet des GAFAM n’a fait que raccourcir le temps avant impact, amplifier la médiocratie et fait de ce mur, un véritable raz-de-marée. Le choc frontal était d’autant plus lourd et immédiat, qu’il était prévisible. Nous savons pertinemment que nous sommes pris au piège d’une société exclusiviste. Alors nous nous raccrochons à tout ce que nous pouvons, irréductibles que nous sommes dans notre stupidité crasse, réfractaires à tout ce qui offrirait un lâcher-prise salutaire et à une créativité par trop spontanée, qui ne serait pas politiquement numérisable ou immédiatement préhensible. Appelons cela l’autocratie des pouces !

Contrôle endémique et réalités alternatives

L’obsession du contrôle de nos existences, de nos statuts, titres et diplômes, de nos soi-disant légitimités, de nos valeurs sociales qui n’ont de valeurs que le nom ou ne valaient déjà pas grande chose dans une perspective de compétition permanente, ne vaudront bientôt plus un clou. Elles ne pèseront rien, devant des flux migratoires dantesques, que les catastrophes climatiques, économiques et géopolitiques bien réelles elles, ont et vont provoquer dans les prochains mois ou les prochaines années. Elles ne signifieront plus rien face à des algorithmes élaborés par ces autres sans formes qui se désengagent de tout, en toute partialité, y compris des lois même de la physique. Ceux-là mêmes qui prétendent pourtant, la gueule enfarinée, que c’est bien cela l’avenir.

Réalité augmentée, metaverse, paradis virtuels, réalité alternatives, homme amélioré… Ces technologies qui devaient initialement favoriser l’empathie, accroître et accélérer la connaissance, révolutionner la pédagogie et développer l’immersif pour toujours plus de compréhension, de sagesse, se retourneraient donc à présent contre nous ? Pour autant, il existe de nombreuses initiatives, brillantes et fabuleuses, souvent développées à perte dans l’anonymat de petites structures inventives et à échelle humaine. Des solutions remarquables pouvant sauver une multitude de vies ont été élaborées, et pas uniquement dans le secteur médical. Mais à quel prix ? Nous fuyons les réalités terrifiantes, de la solitude, de la souffrance et de l’impermanence, sans comprendre que l’humain n’a pas à être augmenté ni ultra connecté, car alors ses erreurs le seraient tout autant. Non, nous ne sommes pas des dieux, tout juste des adolescents parfois géniaux, surtout cyniques et inconscients. Plus connectés mais isolés que jamais, les gouvernements nous ont concrètement et pathétiquement abandonnés. Nous préserver de cette déviation technologique, était une responsabilité qui leur incombait pleinement. Ils ne furent pas à la hauteur, ni de ce défi, ni de bien d’autres. Notre résilience est dorénavant systémiquement altérée, parce qu’ils sont eux-mêmes dépassés.

Le signifié

Ce « modèle » macro-économique et social de la digitalisation du tout et n’importe quoi, sans repères humanistes puissants, sans éthique effective, est insoutenable. Le grand remplacement est là, parce que nous ne réfléchissons plus à la vitale et incommensurable ampleur du signifié, nécessaire à toute civilisation qui entend perdurer. On nous ôte arbitrairement cette opportunité, car nous aurions besoin de davantage de temps pour la mûrir, le temps des hommes épris de réflexion profonde, paisible et pérenne. Mais ce n’est pas le temps des machines qui nous dominent et ne font que piller, ce qui fut ou ce qui reste de notre intelligence dans ce qu’elle a de plus positif, pour finalement nous la revendre après nous en avoir dépossédée. Elles dispersent les déchets qu’elles produisent au plus profond des strates de la psyché collective et de notre terre nourricière, noyant du même coup de véritables trésors, si rares et si utiles. Or, pour toute réponse, nous nous laissons remplacer par ces émoticônes qui portent bien leur nom, raccourcissant d’une tête ce langage déjà malmené qui fut pourtant le nôtre, il y a encore peu. Des masques sur d’autres masques et des millièmes de seconde, d’une lucidité toujours plus ternie... Cette guillotine de la médiocrité, nous en activons le couperet des milliards de fois par jour. Nous ne regardons pas plus loin, qu’au-delà de nos pouces et nos index. Or un autre Internet est tout à fait possible. Nous devons simplement changer de rythme, de voie et nous réapproprier notre souveraineté puisque le village global n’est plus. Immédiatement !

Cette disparition de toute visibilité limpide, cette inondation de nullité, cette brume intellectuelle qui nous ont enveloppés, sont décidément bien utiles à certains pour substituer insidieusement à l’humain, la machine avaleuse de tâches. Ils nous détournent ainsi par la même occasion, volontairement ou pas, d’une trop grande prise de conscience active et durable des dangers imminents. Comme le sont, la mort toujours plus probable de la démocratie, la destruction irréversible des biodiversités humaine et naturelle, la dérive mafieuse, tout du moins monopolistique de la ploutocratie planétaire, le froissement ou l’effacement de la réalité des faits et le retour de la dictature invisible (ou de l’invisible ?). Comme le disait Bernard Blier, dans le film d’Yves Robert sorti en 1972, Le grand blond avec une chaussure noire… « merde on tourne en rond, merde on tourne en rond » !

Si grand remplacement il y a, c’est parce que nous avons permis que l’Humanisme et les sacrifices qu’il supposait, ne soient plus qu’une farce s’il n’était pas possible de les réduire à la taille des écrans de nos smartphones… ou de les réduire, tout court. Ce syncrétisme-là doit être combattu par tous les moyens. Alors, à tous ceux qui veulent bien se tromper de cibles, tout affairés qu’ils sont à détester leurs prochains, tous obsédés qu’ils sont à se définir eux-mêmes par défaut, à tous ces complotistes qui se trompent de mensonges, sachez que le bon sens et la vérité finissent toujours par l’emporter. C’est ce que l’Histoire enseigne, qu’on essaie de la réécrire ou non. Monsieur Macron, Président de la République française, disait le 29 juin 2017 dans une allégorie à la startup nation et sur un ton olympien, que dans une gare on trouvait de tout, des gens qui réussissent, des gens qui ne sont rien. Cette gare, monsieur le Président est une gare de triage ténébreuse qui nous envoie tous, systématiquement sur les mauvais rails, que l’on ne soit rien ou que l’on soit Prométhée. Ces gares par lesquelles transitaient, il n’y a que quelques dizaines d’années de cela encore, les trains de la mort, le cortège lugubre de ces victimes paquetées qui finiront par être éliminées au nom de cette même médiocratie, au nom de cette idéologie folle qui avait déterminé, qui n’était rien et qui avait droit à tout, qui allait vivre et qui devait mourir.

À la postérité des âmes nobles… Trinquons !

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